CONGOMIKILI: Fermez les portes de la ville et déclarez l’état de peste

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June 17, 2017 Sepela / Yeba
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Écrit par Lionel Minkutu, auteur de Prométhée aux enfers : la condition d’un Homme prédestiné à servir.

Statu quo excentrique, alternative inapplicable : tel pourrait se résumer la situation actuelle en République Démocratique du Congo. Trop de tensions entre peuples : tantôt le mal c’est l’homme blanc ; tantôt c’est l’homme noir lui-même ; parfois un Muswahili blâme un Mukongo, quelques fois c’est le tour d’un Muluba de désavouer un Mungala – et vice versa…alors qu’au même moment, tous font face à la même menace sans pour autant opter pour une voie commune afin de sortir de la crise. Il fut un temps le reste des Congolais, bien que vivants dans un pays « infiltré au sommet de l’État » selon de verbe du feu Laurent Désiré Kabila, regardaient indifféremment leurs compatriotes se faire massacrer dans l’est du pays. À vrai dire, tant que l’insécurité persistait dans les régions des Grands Lacs sans jamais se propager dans le reste du pays, plusieurs crurent que les hostilités ne les concernaient pas. Aujourd’hui, non seulement les mêmes massacres se sont perpétrés à l’est du pays, ils ont été commis à l’ouest, au nord, au sud et enfin au centre du pays. Depuis la chute du Citoyen Président Mobutu, à l’évidence durant les derniers vingt ans – car ça fait déjà vingt ans que le cheval de Troie est dans le Scandale géologique – les Congolais ont oublié qu’ils formaient un corps, et qu’en cela, lorsqu’une partie du corps est infectée, si on ne la guérit pas le plus vite possible, l’organisme au complet serait atrophié.

Trop de partis d’oppositions : tantôt ce sont les membres du PPRD qui matent ceux de l’UDPS ; tantôt les membres du PALU tentent de morigéner ceux du MLC ; alors que tous font la chasse à l’APARECO. À l’instant même, le peuple congolais continue à vivre dans la dèche et à mourir de faim. Et pourtant, s’il y a une leçon à retenir de La Peste de Camus, c’est que face à une menace commune, les habitants d’Oran, frappés par la peste et confinés dans la misère, durent compter l’un sur l’autre afin d’arrêter le fléau. Étant isolés du reste, les Oranais et les Oranaises comprirent que la blessure étant commune, on ne pouvait plus tourner les yeux vers l’avenir ou vers l’étranger : la solution devait venir d’Oran et d’Oranais. Instantanément, il ne fallait pas attendre demain, car si tout le monde prenait le mal en patience, il n’y aurait plus rien. De ce fait, face au danger, tous – comme feu Tshisekedi dirait, durent se prendre en charge. Par voie de conséquence, il fallut commencer par parler dans un même langage, sinon tous risquaient de devenir des pestiférés. Les habitants, contraints de dépendre sur eux-mêmes, fermèrent les portes de la ville et déclarèrent l’état de peste. Toutefois, avant d’en arriver là, on se souvient que chaque protagoniste ne voulait pas avouer que l’épidémie dont personne ne connaissait le nom, la maladie qui frappait les rats dans les rues alors que les Hommes mourraient par milliers à domicile, était bel et bien la peste : car aussitôt qu’on déclarait l’état de peste, il fallait d’emblée prendre des mesures, prendre des précautions.

Au Congo-Zaïre, s’il est vrai que les Congolais ont compris quelle menace ils encourent, ont-ils opté pour une entreprise commune pour mettre fin au fléau ? Ont-ils commencé à parler dans un langage commun, afin de prendre des mesures et des précautions comme le firent les Oranais ? En outre, est-ce vrai que les Congolais encourent tous le même risque ? D’ailleurs, est-ce logique de comparer les Congolais aux Oranais, sachant que ces derniers étaient confinés dans un même espace, alors que nombre des premiers vivent dans la diaspora ?
À Oran, ce qui suscita une conscience collective, au-delà du territoire dans lequel chacun se retrouva prisonnier, c’est le fait que la peste n’épargnait personne, alors qu’au Congo – bien que les Congolais après vingt ans d’occupation et d’hécatombe orchestrées par les voisins de l’est, avec la collaboration des Congolais eux-mêmes et la bénédiction des impérialistes – bien que les dernières années ont prouvé que tout complice devenant gênant mérite une mort honteuse comme ce fut le cas du cheval de Troie héroïsé : nous voulons dire Laurent Désiré Kabila ou de l’ancien bras droit du successeur de celui-ci surnommé AK47, à savoir Katumba Mwanke –, certains Congolais non seulement qu’ils continuent à ânonner le fléau, ils se croient par-dessus tout intouchables. Au sein de la classe politique d’un côté, tous sont appelés à servir les intérêts des ennemis, bien qu’il y ait peu d’élus. Alors que chez le peuple de l’autre côté, contrairement aux Oranais, tous ont tourné les yeux vers l’extérieur, comme s’ils avaient déjà oublié la date du 17 mai 1997.

Pourtant, les élites évoquent Lumumba dans leurs discours, mais oublient la grande leçon que celui-ci tira avant sa mort. « Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu », conclut amèrement Lumumba dans la lettre qu’il adressa à sa femme Pauline. Et pourtant, il ne fut pas le seul à regretter l’acoquinement avec les vautours, car souvenons-nous du point de presse de Mobutu, l’homme qui avait mieux servi ses maîtres au détriment de son propre peuple, lorsqu’en larmes il dit : « Contre l’avis de mes médecins j’ai décidé d’interrompre mon séjour en France et de revenir poursuivre la convalescence dans mon pays. Mais voilà que les ennemis de notre peuple choisissent le moment où je suis terrassé par la maladie pour me poignarder dans le dos, car ils savent ce que l’intégrité de mon territoire représente à mes yeux ». De ce fait, nous sommes en droit de nous questionner comment se fait-il qu’au moment que « les barbares sont à nos portes » pour reprendre la formule d’Alain Finkielkraut, l’élite congolaise ne parvient pas à avouer solennellement le nom de l’épidémie à ceux qui sont le plus affectés, nous voulons dire le peuple, ce même peuple que tous prétendent représenter ? Sommes-nous en droit de chercher à savoir pourquoi ces politicards continuent à attendre que ce soit des étrangers qui lavent le linge sale emmagasiné dans la maison ? Or, ces arrivistes – et ceci est un malheur pour le peuple congolais –, dirigent les partis politiques avec une tentation messianique : alors que tout va mal, ils continuent à professer des âneries, comme parole d’évangile, auprès des corbeaux qui leur tendent l’oreille. Le peuple a-t-il oublié que « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » ? Admettons que chaque parti politique est composé de gens qui partagent les mêmes opinions, tout en ayant les mêmes buts et les mêmes intérêts. Quelle est la nécessité d’avoir tous ces partis politiques en R.D.C. présentement à l’heure où tous devraient d’abord lutter pour l’intégrité du territoire et la souveraineté du peuple ? Mais non…puisqu’il faut faire semblant qu’on est démocrate, ces arrivistes et ces carriéristes se positionnent à gauche comme à droite, bien qu’ils soient conscients d’avoir affaire à un régime totalitaire.

S’il est vrai que face à un destin collectif lamentable, aucun survivant oranais ne put dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres, même si chaque jour des cadavres étaient comptés par milliers, les Congolais quant à eux, quoiqu’ils aient subi les mêmes sévices et la même indignation depuis 1885 – 1885, parce qu’il s’agit de la date où tous devinrent des concitoyens – continuent à manifester le nationalisme ethnique. Or, beaucoup d’entre eux n’ont rien à mettre sous la dent, nombre de Congolais souffrent de malnutrition et de maladie, plusieurs charniers sont découverts presque partout sur le territoire, par contre, ces mêmes rescapés sont fiers d’appartenir à telle ou telle lignée – comme si ceci fut un facteur déterminant lors de la création de l’État ironiquement appelé : État indépendant du Congo, comme si les sbires du roi Léopold II épargnèrent certains nègres – pour reprendre l’appellation de l’époque, grâce à leur paternité, comme si la tribu est une quelconque immunité. Et si à Oran la conscience collective contraignit les Oranais à oublier leurs différences et de fermer les portes, ne fût-ce que momentanément, les descendants de Lumumba croient que c’est en fermant les portes au nom de la solidarité tribale qu’ils relèveront le défi actuel. Alors que les Congolais se brouillent entre eux, ils se coalisent au moment même pour pérenniser l’occupation rwandaise. En vérité, il revient au Congolais de continuer à blâmer les Occidentaux pour tous les maux qu’ils subissent, à faire des Rwandais le bouc émissaire de tous les péchés. Cependant, tant et aussi longtemps que les Congolais eux-mêmes ne reconnaitront pas leurs contributions dans le devenir de cette contrée, le déclin sera inévitable.

Bien entendu, l’impérialisme occidental est une épée de Damoclès permanente : à compter de traites transatlantiques, l’Occident a tourné ses yeux vers les ressources minières africaines pour les exploiter et les ressources humaines africaines pour les asservir. Tous ces aventuriers, comme Ernest Renan, croyaient que « le nègre est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le Blanc » – ils le croient encore, du seul fait que sans cette domination, l’Occident ne serait jamais une hégémonie. Par conséquent, pour que l’on aperçoive sa grandeur, l’Occident sait qu’il doit être transporté sur le dos de ces laquais, sur les épaules de ses courtisans, s’il ne se tient pas déjà sur la tête de ses derniers. C’est sa condition d’existence, les prérequis de sa grandeur.

Face à ce danger immuable, on entend encore des Congolais chanter les louanges de leurs ethnies avant d’encenser la nationalité : ils ferment donc les portes à euxmêmes ! Toutefois, il convient de faire marche en arrière et de se demander que serait la République Démocratique du Congo sans l’Occident, la Belgique précisément. Sans doute, elle serait une contrée peuplée par des ethnies qui se font la paix et la guerre par intermittence, sans jamais chercher à s’éliminer ou à s’humilier. Nous avons déjà dit que c’est à partir de 1885 que les peuples se retrouvant dans la propriété du roi des Belges devinrent des concitoyens. Ainsi, les peuples en tensions actuellement, les Bakongo, les Baluba, les Baswahili et les Bangala, pour ne citer que ceux-là, se retrouvèrent membres d’une entité politique détenant un pouvoir institutionnalisé. Dès lors, ce ne fut plus au roi Msiri que les Katangais furent assujettis, non plus aux Manikongo que les Bakongo furent subjugués, encore moins aux Molopwe que les Baluba furent soumis, mais bien à un roi européen qui était indifférent au bien-être de ses sujets nègres.
Ipso facto, s’il fallait se limiter à cette genèse, excepté l’africanité et le voisinage, les nombreux clans et peuples qui devinrent des Congolais ont peu en commun. Seulement, à partir du moment que ce qui était de plus particulier à chaque clan, de plus précieux à chaque peuple, de plus sacré à chaque culture, ne valurent rien aux yeux des nouveaux maîtres, et ce, pendant des siècles – à partir du moment que tous les nègres vivants dans cette contrée subirent les mêmes répressions, châtiments et sévices au profit du roi Léopold II – en vérité, dès l’instant que les pères de l’indépendance, au nom d’une même identité raciale et d’un nationalisme réactif, succombèrent aux tirs des colons – le destin étant UN, les Congolais devinrent des frères et sœurs.
Ici la fraternité n’est plus limitée au lien de paternité, au lien de consanguinité, car, face à un tel défi ceux-ci sont peu de chose. La fraternité naquit du fait qu’après plus de cent trente ans de colonialisme, sans même parler des traites transatlantiques, la présence des colons sur le territoire congolais rappela que le soleil ne dispose pas à tous la même lumière ; que la solidarité tribale les affaiblissait ; qu’il fallait dorénavant se tenir coude à coude jusqu’à la victoire. Pour cela, les quatre-vingts ans de régime colonialiste dont Lumumba se lamenta, le travail harassant qui écourta la vie de nos ancêtres, « les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir » sont peut-être la malédiction qui est commune avec toutes les choses, tous les êtres qu’un excès de richesse destine au malheur. Les Congolais sont donc des frères et sœurs d’infortune. C’est en effet cette douleur qu’ils ont connue ensemble, ces difficultés qu’ils ont surmontées collectivement, ce passé que nul ne peut oublier, ces blessures qui sont « trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre mémoire », qui nous rattachent l’un à l’autre. Il suffirait de faire qu’un simple examen de conscience pour s’en rendre compte.

Ceux qui n’ont pas encore saisi ce lien sacré qui unit ces peuples, le lien qui fait d’eux UN peuple, sont les premiers à vilipender les Congolais qui vivent dans la diaspora. Ceux-là ont fermé les portes pour se conforter dans leurs tribus ; ceux-là ont fermé les portes pour se solacier auprès des envahisseurs ; ils ont déclaré que les pestiférés étaient leurs compatriotes vivants en exil ou tous ceux qui n’empruntent pas leurs voies pour mettre fin au fléau. Sont-ils d’ailleurs conscients de la calamité qui frappe l’État ?
Ils ignorent que plusieurs Congolais dans la diaspora veulent voir le Congo-Zaïre rayonner au centre de l’Afrique ; ils ne savent pas que les expatriés ne veulent pas que les Congolais ne vivent plus en tant que locataires sur la terre de leurs ancêtres ; ils se contrefichent du fait que les exilés ne veulent plus voir la terre dans laquelle leurs aïeux reposent être exploitée au quotidien, alors que le peuple est mis sous le joug ; ils se moquent du fait que leurs compatriotes combattent la peste du mieux qu’ils peuvent bien qu’ils soient à l’autre bout du monde ; ils se raillent du fait que les compatriotes, les expatriés, les exilés, les sans-papiers – membres de la diaspora, se sont séparés brutalement de leurs parents, leurs frères et sœurs sans savoir s’ils se rêveront, sans avoir la chance de les embrasser et ni de dire au revoir, car, aussitôt l’occasion de s’exiler se présentait, il ne fallait pas la manquer.
Dans la diaspora, plusieurs Congolais vivent comme un arbre arraché de ses racines, et pourtant la situation actuelle de la mère patrie laisse les patriotes décontenancés.

Ces gens, bien que leurs conditions soient relativement meilleures que ceux qui sont restés au pays natal, vivent dans une partie du monde dans laquelle l’homme noir est une race abjecte. Ils souffrent donc deux fois – de la souffrance de ne plus jamais revoir leurs proches et de l’impossibilité de revenir dans un pays où tout va de mal en pis. Les exilés encourent deux risques – de se retrouver du jour au lendemain apatride et de vivre dans l’incertitude sur une terre où les principes devant régir les rapports des hommes entre eux sont plus importants que les hommes eux-mêmes. En vérité, plusieurs rêvent de mourir exactement où ils sont nés, où ils ont grandi, et un peu comme Jacob, ils souhaitent être enterrés à Canaan une fois que les portes sont ouvertes et que la peste est vaincue.
Pour en finir, ici en exil, les Congolais qui souffrent du mal du pays sont convalescents – un peu comme Mobutu – et personne ne peut mesurer combien l’intégrité de la mère patrie représente à leurs yeux.


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5 thoughts on “CONGOMIKILI: Fermez les portes de la ville et déclarez l’état de peste”

  1. Plusieurs léçons à tirer notamment le tribalisme, un fléau qui a toujours été au centre du peuple Congolais. Et ce ne pas en appartenant à un parti politique réunissant les gens d’une même région que l’ont bénéficiera d’une immunité. Aucun coin de la RDC n’est à l’abri et nous en avons tous la preuve.